Séance post-mariage en lumière rasante, sud Finistère — Lenny Chainard photographe Bretagne

L'empreinte du moment

Il y a une phrase que je répète souvent quand on me demande ce que je fais, exactement, comme photographe.
Je dis : je viens ramasser quelque chose.
Pas documenter. Pas décorer. Ramasser.

Ce n'est pas une métaphore commode.
Je pense vraiment en ces termes, parce que ramasser suppose qu'on s'approche au sol, qu'on fait attention à ne pas écraser ce qu'on cherche, et qu'on arrive nécessairement trop tard, ou presque.
Les choses qu'on ramasse sont des choses qui sont en train de tomber, ou qui viennent de tomber, ou qui vont tomber dans un instant.
Jamais des choses stables.

La fugacité en photographie de couple, ce n'est pas la même chose que la fugacité en photographie de paysage.

Un paysage, il reste là. La lumière change, oui.
Mais la pointe de Kersécol sera là demain, après-demain.
Le couple, lui, ne sera jamais exactement ici une deuxième fois.
Pas cette façon qu'elle a de regarder ailleurs juste avant qu'il parle.
Pas ce moment d'hésitation avant le geste.
Pas ce sourire qui n'est pas encore tout à fait un sourire.

Ce que je cherche, c'est ça : l'entre-deux.

J'ai remarqué que les meilleures images que j'aie faites arrivent dans des transitions.
Jamais au cœur d'un moment, jamais quand les gens font exactement ce qu'on attendait d'eux.
Une fraction de seconde avant le fou rire.
Une fraction de seconde après qu'il lui a murmuré quelque chose.
Le moment où l'attention des deux se relâche simultanément, et où quelque chose de vrai remonte à la surface, quelque chose qu'ils ne montrent pas d'habitude.

Photographier le fugace, c'est aussi accepter une forme d'échec structurel.
On ne peut pas tout attraper.
On n'attrape qu'un infime pourcentage de ce qui se passe devant l'objectif, et c'est précisément ce que j'aime dans ce travail.
Il y a une humilité qu'on est forcé d'apprendre : l'image parfaite qu'on a ratée est peut-être la plus belle qu'on n'aura jamais faite.
On ne le sait pas. On continue.

J'ai une théorie sur pourquoi les séances post-mariage produisent des images différentes des séances de mariage.
Ce n'est pas seulement une question de lumière ou de temps, même si les deux entrent en jeu.
C'est une question de pression.
Le jour du mariage, les gens portent une version d'eux-mêmes pour les autres, la version cérémonielle, habillée pour l'occasion.
Quelques jours après, les habits sont différents, mais surtout le regard l'est.
Ils ont traversé quelque chose ensemble.
Ils sont déjà du côté de l'après, et l'après a sa propre douceur, moins formelle, plus vraie.

C'est dans cet après que la fugacité devient photographiable.

Parce que la fugacité absolue, l'instant pur, n'est pas photographiable. Elle va trop vite.

Ce qu'on photographie, c'est le sillage, la trace, le reflet.
On photographie toujours un peu après.
La photo n'est jamais le moment : elle est l'empreinte du moment sur la lumière.

C'est peut-être pour ça qu'une bonne photographie de couple provoque ce léger serrement qu'on ne sait pas exactement nommer.
On reconnaît quelque chose qu'on n'a pas vécu.
Ou quelque chose qu'on a vécu et qu'on croyait perdu.
La photo le restitue non pas tel qu'il était, mais tel qu'il aurait pu être gardé, si on avait su faire attention.

Je reviens toujours à la même idée : on photographie contre l'oubli, mais aussi à cause de lui.
L'oubli est la condition de la photo.
Sans lui, l'image ne servirait à rien.

Et c'est ce qui me fait rentrer, chaque fois, avec mes photos sur le dos et quelque chose d'intact dans la poitrine, l'impression d'avoir, le temps d'une séance, posé les yeux sur quelque chose qui disparaissait.

L. C.